joyce-m

Visages de l’éolien : Joyce McLean

Wednesday, December 19th, 2012

 

 

« Je sais que c’est un cliché usé, mais nous devons redoubler d’efforts pour le bien de nos enfants. Les changements climatiques sont une réalité. Ils se produisent maintenant. »

- Joyce McLean, Toronto Hydro Corporation

 

Bienvenue à Visages de l’éolien, le tout premier d’une nouvelle série de portraits de personnes qui sont au premier rang de l’industrie de l’énergie renouvelable. Pour notre premier reportage, nous nous sommes entretenus avec Joyce McLean, qui œuvre depuis très longtemps dans les secteurs de l’énergie et de l’environnement.

À l’emploi de Toronto Hydro Corporation depuis 14 ans, Joyce occupe actuellement le poste de directrice des questions stratégiques. Depuis presque 30 ans, elle travaille sans relâche et avec la plus grande intégrité dans les domaines de l’énergie et de l’environnement en tant que professionnelle des communications et de l’élaboration de politiques publiques.

Joyce partage ici ses opinions et ses réflexions sur le passé, le présent et l’avenir de l’éolien.

Q. En décembre, l’éolienne d’Exhibition Place fêtera son dixième anniversaire. Qualifiée de première éolienne en milieu urbain de l’Amérique du Nord, des millions de personnes la voient chaque mois. Faisant partie des pionniers qui ont participé à la concrétisation de ce rêve, de quoi êtes-vous le plus fière lorsque vous passez devant l’éolienne d’Exhibition Place?

Je suis très fière que Toronto Hydro et WindShare aient pu former un partenariat axé sur la coopération afin de réaliser un projet que personne d’autre n’avait fait ailleurs au Canada auparavant. La relation unique entre le service public d’électricité de la Ville de Toronto et une coopérative communautaire d’énergie renouvelable a établi un précédent et a donné un élan au mouvement de l’électricité communautaire au pays. Lorsque nous avons commencé, nous ignorions quelle était la procédure à suivre en matière de politiques et d’approbations, mais un groupe de personnes engagées à la volonté à toute épreuve et un soutien politique fantastique ont donné ce que certains qualifient d’éolienne la plus visible au Canada. Aujourd’hui, dix ans plus tard, lorsque je passe tout près et que je vois les pales tourner, je suis extrêmement fière que nous ayons pu réaliser un projet prometteur pour le secteur de l’éolien en Ontario.

Q. L’Ontario s’est démarquée en 2009 comme chef de file nord-américain de l’énergie propre avec sa Loi sur l’énergie verte. Cela a également fait passer l’énergie renouvelable de marginale à un rôle de premier plan dans le discours public. De quelle façon les trois dernières années influenceront-elles l’avenir des énergies renouvelables en Ontario?

L’énergie renouvelable devient rapidement l’une des principales sources d’approvisionnement en électricité de l’Ontario. Les organismes qui régissent le commerce de l’électricité en Ontario connaissent de mieux en mieux les caractéristiques de l’énergie renouvelable qui est ajoutée aux réseaux de transport et de distribution et sont capables de trouver un équilibre entre les besoins en électricité et l’intermittence propre à ces sources d’énergie. Les autres territoires ajustent leurs politiques de manière à ajouter encore plus d’énergie renouvelable, et ce sera aussi le cas en Ontario. L’énergie renouvelable procure des emplois de bonne qualité, des avantages pour la collectivité, de l’électricité sans émissions et une façon de lutter contre les changements climatiques prévus en Ontario et partout au Canada, et tout ça, à un prix très raisonnable. L’énergie éolienne est maintenant concurrentielle sur le plan des prix par rapport aux autres nouvelles formes de production d’électricité.

Q. Le Canada n’a pas de stratégie énergétique nationale et il y a eu un interminable débat sur l’établissement du prix du carbone. Comment l’industrie de l’énergie éolienne peut-elle mieux se positionner en tant que solution « gagnant-gagnant  »  auprès des gouvernements qui veulent aussi profiter du développement du gaz naturel et du pétrole?

L’industrie de l’énergie éolienne est positionnée de façon tout à fait unique au sein des plans d’approvisionnement en électricité où l’ont tient compte de l’empreinte carbone. L’éolien ne produit pas d’émissions, n’utilise pas d’eau et ne produit pas de déchets – bref, c’est une technologie non polluante. Avec le débat national qui se poursuit et qui évolue, les modèles de crédits de carbone avec un plafond dégressif incorporé pourraient bien permettre à l’éolien de prendre la place qui lui revient dans le débat national sur les changements climatiques : un élément de stabilité au sein d’un système de production d’électricité fiable à long terme. Avec la modernisation qui s’imposera pour presque tous les services publics du Canada au cours des prochaines années, en raison des infrastructures vieillissantes, et avec le départ à la retraite de la main-d’œuvre actuelle, les nouveaux composants des infrastructures installées prendront en compte les besoins d’électricité bidirectionnels qu’exige notre société (véhicules électriques, compteurs intelligents, etc.); ces changements découleront aussi en partie du fait que des cadres plus jeunes occuperont les postes de décision dans les entreprises d’électricité partout au pays, plusieurs d’entre eux se montrant sans doute critiques de notre piteux positionnement national en matière de changements climatiques.

Q. Les opposants au développement de l’énergie éolienne sont peut-être la minorité, mais ils ont fait beaucoup de bruit et répandu beaucoup de renseignements erronés. Vous avez été personnellement à l’avant-plan de ce débat et vous avez subi leurs attaques lors d’événements publics. Cela vous a-t-il affectée? Cela vous a-t-il fait changer d’avis?

J’ai agi comme défenseure des politiques publiques et des communications pour la proposition de parc éolien en mer de Toronto Hydro, dans le lac Ontario, pendant les plus de cinq ans où nous avons travaillé à cette initiative responsable en vue de fournir de l’électricité verte à la ville de Toronto et de contribuer à réduire les gaz à effet de serre locaux. Il y a en effet eu un petit groupe de citoyens anti-éolien qui a fait beaucoup de bruit et qui m’a rendu la vie très difficile sur le plan personnel. Les attaques nous ont de plus en plus visés, moi et mes deux collègues, plutôt que de se concentrer sur les idées sur lesquelles reposait la proposition. Ce fût franchement très décourageant. Notre intégrité personnelle a été mise en doute et j’ai publiquement été traitée de menteuse. Cela a été difficile à vivre. Lorsque je regarde maintenant en arrière, je constate qu’ils ont gagné la première partie – l’éolien en mer est actuellement interdit en Ontario. Selon moi, nous étions tout simplement en avance sur notre époque. Il ne fait aucun doute pour moi que l’éolien en mer au Canada sera accepté, étant donné la croissance qui se poursuit dans les centres urbains canadiens du sud, le long des Grands Lacs et du bassin du Saint-Laurent; cette région est mûre pour les développements éoliens en mer. Nos voisins américains des États situés près des Grands Lacs commencent maintenant à réaliser les occasions économiques découlant des développements éoliens en mer et sur terre, plusieurs responsables des politiques étant d’avis que les emplois dans l’éolien peuvent remplacer ceux qu’il y avait auparavant dans le secteur de l’automobile, lequel a connu un ralentissement marqué pendant la récession. Les projets vont de l’avant aux É.-U. L’Ontario, qui est passé de chef de file dans ce secteur à un arrêt complet, rattrapera éventuellement le temps perdu.

Q. L’énergie a toujours été un enjeu politique, mais cela semble devenir de plus en plus une question de gagnant et de perdant, de la droite contre la gauche, et ce, ici comme dans d’autres pays. Comment en sommes-nous arrivés là? Comment faire pour aller de l’avant?

Pour moi, la politisation de l’énergie, et de l’électricité en particulier, est déconcertante. Tout le monde dans le secteur politique ou public admet que le fonctionnement de notre société repose sur l’électricité. Il y a un très grand nombre de personnes très brillantes qui dirigent notre système et produisent de l’électricité; toutefois, l’électricité est utilisée comme outil de politique publique, et ce, d’aussi loin que la plupart d’entre nous peuvent s’en souvenir. Qu’on pense à Adam Beck, le fondateur de la nationalisation de l’électricité : il avait de toute évidence compris son rôle comme outil de politique publique, mais ses intentions étaient cependant plus transparentes que ce que nous pouvons tous constater aujourd’hui, et ce, à tous les paliers du monde politique. L’une des raisons pour lesquelles j’affirme que c’est ce qui se passe en est que la personne moyenne ne comprend pas le fonctionnement du système et ne participe à aucune des discussions importantes, sauf pour s’opposer aux hausses de tarifs ou à la nouvelle production, et pour crier très fort quand ses lumières ne fonctionnent pas. Sinon, on ne semble vraiment pas s’en soucier. Selon moi, la seule façon dont les choses pourraient changer est par la distribution de matériel d’information impartial par le gouvernement et en enseignant à nos enfants dans les écoles le fonctionnement du système d’électricité. Ce sujet peut être très intéressant!

Q. L’énergie éolienne jouit d’un très grand appui de la part de la population en général comme mode de production d’électricité; malgré tout, dans certaines collectivités, on y retrouve le même type d’opposition organisée qu’il y a eu pour les centrales au gaz. Qu’est-ce que l’industrie a appris de cela?

Plusieurs des premiers défenseurs de l’éolien avaient des convictions profondes, étaient passionnés par l’énergie éolienne et ont été durement secoués de voir leur vision pour l’éolien rejetée par leurs voisins et par les dirigeants de leur communauté. Je fais partie de ces gens; nous avons vu l’énergie éolienne, et nous la voyons encore, comme une décision morale et comme la bonne technologie à adopter. De toute évidence, d’autres voient les choses différemment. J’espère que l’industrie a appris que nous ne pourrons jamais trop expliquer, défendre, informer et écouter à ce sujet. Étant donné le manque de connaissances général de la population sur le système global d’électricité, ce n’est pas surprenant que beaucoup aient rejeté cette nouvelle technologie. Il ne faut pas oublier que même si ça fait plus de cent fois qu’on entend les mêmes préoccupations, il y a encore beaucoup de citoyens qui n’ont jamais entendu parler de l’énergie éolienne et qui posent des questions légitimes sur ce qu’elle fait ou ne fait pas. Avec de la patience, ceux qui aident les gens sans compter, en répondant à leurs questions et à leurs préoccupations, finiront par voir leurs efforts récompensés.

Q. Vous avez été présidente du conseil d’administration de CanWEA pendant deux mandats, au cours d’une période de changement important et de croissance au sein de l’industrie. De quoi êtes-vous le plus fière lorsque vous repensez à votre rôle?

Mon mandat comme présidente du conseil de CanWEA a été au cours d’une période de forte croissance pour le secteur partout au Canada. Je suis fière d’avoir contribué à la professionnalisation de l’association en mettant en place un système de rémunération juste pour le personnel et en donnant forme à la structure administrative de CanWEA. En outre, j’ai exercé beaucoup de pressions afin d’établir des cibles (le résultat en a été le document 2025 – La force du vent de CanWEA – CanWEA a la conviction que l’énergie éolienne pourrait répondre à 20 pour cent des besoins en électricité du Canada d’ici 2025), pour avoir du matériel de communication accrocheur que tous les membres peuvent utiliser, peu importe leur emplacement au pays, ainsi que pour mettre en place le programme d’avantages liés à l’adhésion à CanWEA. L’année où je suis devenue membre du conseil, notre congrès annuel s’était tenu à Pincher Creek, en Alberta, et il y avait environ 400 participants. Le congrès de 2012 a attiré plus de 2 000 délégués. Cette croissance est très gratifiante pour moi lorsque je vois les nouveaux parcs éoliens en opérations dans presque chaque province ou territoire du Canada.

Q. Un nouveau rapport du Global Wind Energy Council et de Greenpeace démontre que l’éolien pourrait combler entre 11,7 et 12,6 pour cent des besoins en électricité de la planète, ce qui entraînerait une réduction des émissions de CO2 de presque 1,7 milliard de tonnes. Lorsque vous regardez dans votre boule de cristal, que voyez-vous pour l’éolien dans cinq ans au Canada? Et dans dix ans?

Tout cela est une question de politique et de volonté publique. Tant que nous ne commencerons pas vraiment à comparer le coût réel de l’approvisionnement en électricité, technologie par technologie, notre système d’électricité continuera de fonctionner selon le même modèle de base qu’actuellement. Nous savons que l’éolien peut dès maintenant être concurrentiel par rapport à tous les autres modes de production d’électricité; malgré tout, les gouvernements et les services publics choisissent encore des sources d’approvisionnement polluantes plutôt que des technologies propres comme l’hydroélectricité, l’éolien ou le solaire. L’idée d’avancer le programme Les Amis du vent et d’encourager les intervenants et voisins à démontrer leur appui pour l’éolien sera une étape cruciale pour gagner le cœur des décisionnaires partout au pays. Je sais que c’est un cliché usé, mais nous devons redoubler nos efforts pour le bien de nos enfants. Les changements climatiques sont une réalité. Ils se produisent maintenant. Il survient des événements météorologiques extrêmes dans toutes les régions du Canada. L’éolien n’est pas la seule solution à ce problème, évidemment, mais il s’agit d’une mesure responsable que nos planificateurs et fondateurs de système doivent prendre – de pair avec la conservation, l’efficacité, les bâtiments écologiques, la mise en place de normes et l’approvisionnement à partir d’autres sources d’énergies renouvelables ; ainsi, nous pourrons garder la tête bien haute d’être Canadiens et être fiers de l’héritage environnemental que nous laisserons. J’espère que je verrai cela de mon vivant.

  • Entrevue compilée par Chris Forrest, vice-président, Communications et affaires publiques (CanWEA)